Esther SORO-MIAN – Le pari d’une agriculture à impact

9 juillet 2025

webmaster

Magazine

0

Dans un contexte où les questions agricoles, alimentaires et sanitaires s’imposent plus que jamais dans les agendas africains, certaines voix apportent à la fois expertise, lucidité et engagement. Esther SORO-MIAN est de celles-là. Ingénieure agronome diplômée de l’INP-HB, elle a enrichi son parcours par un Master de recherche en Nutrition et Santé à l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, et un Mastère Spécialisé en Stratégie et Développement d’Affaires Internationales à CentraleSupélec et EM Lyon en France. Son chemin professionnel est à l’image de son profil : transversal, ancré dans le réel, mais toujours orienté impact.

Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, décrypte les défis du secteur agricole et partage sa vision pour une souveraineté alimentaire réelle en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest.

1. Vous êtes ingénieure agronome de formation. Qu’est-ce qui vous a poussée vers ce choix initial ?

Mon intérêt pour l’agriculture remonte à très loin. J’ai grandi dans un environnement où la terre avait une place centrale, pas seulement comme moyen de subsistance, mais aussi comme vecteur de lien social, de transmission, de dignité. J’ai très tôt compris que l’agriculture, en Afrique en particulier, dépasse la simple activité économique. Elle touche à des dimensions essentielles : la souveraineté alimentaire, la santé des populations, la stabilité sociale, l’inclusion des femmes et des jeunes.

Choisir l’agronomie à l’INP-HB, c’était une manière pour moi d’entrer de façon rigoureuse dans cet univers. Je voulais comprendre scientifiquement comment produire mieux, mais aussi plus durablement, comment valoriser nos ressources, comment connecter les réalités du terrain aux exigences de transformation, de marché et de résilience.

L’agriculture, pour moi, c’est un levier stratégique. Un pays qui ne maîtrise pas sa capacité à nourrir sa population, qui dépend trop des importations, ou qui laisse ses producteurs en marge, est vulnérable. À l’inverse, une agriculture bien pensée, structurée, modernisée, devient un pilier de développement économique, de santé publique et de justice sociale. Ce choix initial était donc un engagement de fond, une manière de lier savoir, impact et vision.

2. Vous avez ensuite complété ce parcours par des formations en nutrition et en stratégie d’affaires. Pourquoi ce croisement ?

Parce que produire ne suffit effectivement pas. Il ne s’agit pas uniquement de cultiver ou d’augmenter les rendements : encore faut-il que ce que nous produisons soit bon pour la santé, accessible à tous, et inscrit dans une logique de durabilité économique et sociale. Mon master en nutrition et santé m’a permis d’approfondir le lien direct entre l’alimentation et la santé publique. J’y ai compris à quel point nos habitudes alimentaires, souvent influencées par des contraintes socio-économiques ou par des tendances de consommation peu adaptées à nos réalités locales, ont un impact profond sur les maladies chroniques comme le diabète, l’hypertension ou l’obésité.

D’un autre côté, ma formation en stratégie et développement d’affaires à CentraleSupélec et EM Lyon m’a permis de prendre de la hauteur. J’ai appris à structurer des projets complexes, à piloter des modèles économiques, à penser en termes de chaînes de valeur, de financement, de partenariats stratégiques. Ces outils sont indispensables si l’on veut transformer structurellement un secteur comme l’agriculture ou la nutrition en Afrique.

Ce croisement, finalement, m’a offert une vision holistique : mieux comprendre ce que les gens mangent, pourquoi ils le mangent, comment c’est produit, distribué, financé — et surtout, comment on peut améliorer tout cela de manière cohérente, réaliste et durable.

3. Votre carrière vous a menée du secteur public à l’entrepreneuriat, en passant par le conseil. Que retirez-vous de ces expériences croisées ?

Ce parcours, je le considère comme une richesse. Chacun de ces univers m’a apporté des outils, des réflexes et une posture différente face aux problèmes. Le secteur public, notamment à travers mon passage au ministère de l’Agriculture et à l’Ambassade de France, m’a appris la complexité des politiques publiques : la lenteur parfois, mais aussi la nécessité de construire des cadres durables, de concilier les intérêts multiples, d’agir à grande échelle et sur le long terme.

Le conseil m’a formée à la rigueur méthodologique : poser les bonnes questions, analyser froidement les données, structurer des solutions, mais surtout piloter le changement dans des environnements souvent complexes. C’est aussi là que j’ai pris conscience de l’importance de l’adhésion humaine dans toute transformation, même quand les outils sont brillants.

L’entrepreneuriat, enfin, m’a reconnectée au terrain dans toute sa vérité. Il m’a obligée à sortir des PowerPoint et à écouter les réalités d’un producteur qui a besoin de semences à crédit ou d’un patient en surpoids qui n’a pas le temps de cuisiner. J’ai dû faire preuve d’agilité, de réactivité, mais aussi de courage face à l’incertitude.

Au croisement de ces expériences, j’ai développé une capacité à naviguer entre vision stratégique et action concrète. À me situer à la fois dans la salle de réunion où l’on pense les modèles et sur le terrain où ils prennent vie — ou échouent, si l’on n’est pas attentif aux réalités humaines.

4. Vous travaillez également sur des projets de nutrition clinique. En quoi l’alimentation est-elle aussi une affaire agricole ?

L’alimentation est le point de jonction entre la terre et notre santé. Trop souvent, on dissocie les deux : on traite la maladie d’un côté, on parle d’agriculture de l’autre. Pourtant, ce que nous produisons conditionne ce que nous consommons, et donc ce que nous devenons, physiologiquement parlant.

Aujourd’hui, une grande partie des pathologies chroniques — diabète, hypertension, surpoids, maladies cardiovasculaires — sont liées à des déséquilibres alimentaires. Or, ces déséquilibres ne viennent pas seulement des habitudes ou des choix individuels, mais aussi de l’offre disponible sur les marchés : produits ultra-transformés, manque de diversité, saisonnalité mal gérée, ou encore abandon des cultures locales nutritives au profit de denrées importées, souvent pauvres sur le plan nutritionnel.

Si l’on veut vraiment améliorer la santé publique, il faut commencer par changer notre manière de produire et de consommer. Revenir à une agriculture locale, respectueuse des saisons et des sols. Remettre en valeur ce que nous avons parfois oublié : les légumes de chez nous, les céréales complètes, les produits simples mais riches. Et surtout, créer du lien entre ceux qui produisent et ceux qui mangent, en rapprochant les deux bouts de la chaîne. C’est aussi en soutenant ces cultures vivrières, souvent modestes mais précieuses pour notre santé, que nous ferons avancer les choses.

En résumé, l’agriculture et la santé ne sont pas deux secteurs cloisonnés : ce sont deux piliers du même édifice. On ne peut pas prévenir les maladies sans repenser ce que nous mettons dans nos assiettes. Et on ne peut pas transformer l’alimentation sans revoir notre manière de produire.

5. Vous avez accompagné des projets soutenus par la BAD ou la Banque Mondiale. Quelles leçons tirez-vous de ces expériences ?

Ces expériences m’ont beaucoup appris, notamment sur l’importance et la complexité de concevoir des projets à fort impact à grande échelle.

Mais ce que j’ai surtout appris, c’est que l’efficacité de ces projets dépend moins des montants engagés que de leur capacité à s’ancrer dans les réalités locales. Trop souvent, on voit des modèles très bien pensés sur le papier, mais qui échouent à être adoptés ou pérennisés sur le terrain. Pourquoi ? Parce que les dynamiques sociales, culturelles, économiques ne sont pas suffisamment prises en compte. Parce que les producteurs sont vus comme des bénéficiaires, et non comme des partenaires de co-construction.

Les projets qui réussissent sont ceux qui prennent le temps d’écouter, de comprendre, de former, de structurer. Ceux qui intègrent la gouvernance locale — les coopératives, les élus, les acteurs privés — dès le départ. Et surtout, ceux qui pensent la chaîne de valeur dans son ensemble : de la production à la commercialisation, en passant par la transformation, le financement, la logistique, la qualité.

En résumé, la coopération est précieuse, mais elle ne peut pas se faire à distance. Elle doit être enracinée, participative, et évolutive.

6. Parlons technologie. Croyez-vous que l’agriculture numérique peuttransformer le secteur agricole en Afrique ?

Absolument — mais pas n’importe comment. Le numérique représente un levier immense pour moderniser notre agriculture, améliorer la productivité, réduire les pertes, et surtout raccourcir la distance entre le producteur et le marché. Il peut permettre à un agriculteur de savoir à quel prix vendre son produit, de recevoir des alertes météo, d’optimiser l’utilisation de ses intrants, ou encore d’accéder à un crédit grâce à son historique de transactions.

Mais encore une fois cette transformation ne sera possible que si le digital est pensé pour nos réalités. Il ne suffit pas d’importer des solutions toutes faites. Il faut développer ou adapter des outils simples et accessibles en zone rurale, dans des langues locales, parfois même utilisables sans connexion permanente. Et surtout, il faut former. Un outil technologique, sans accompagnement, reste une coquille vide. L’enjeu n’est pas seulement technique, il est aussi humain et organisationnel.

7. Que pensez-vous des politiques agricoles actuelles en Afrique de l’Ouest ?

Il serait injuste de dire que rien n’a été fait. Ces dernières années, on a vu émerger des plans d’investissement agricole, des programmes de soutien aux filières, des réformes sur les marchés agricoles, des efforts pour favoriser la transformation locale qui sont à saluer.

Mais malgré ces avancées, il reste un vrai problème de cohérence et de continuité. Trop de politiques agricoles sont pensées en silos ou à court terme. Certaines sont dictées par l’urgence (crise alimentaire, choc climatique, pression sociale), d’autres par des cycles politiques, sans vision structurelle. Résultat : des initiatives prometteuses finissent souvent abandonnées, mal évaluées ou non capitalisées.

Il nous faut des politiques agricoles stables, cohérentes, orientées résultats. Avec des priorités claires : améliorer l’emploi rural, renforcer la souveraineté alimentaire, sécuriser les revenus des producteurs, favoriser la transformation locale et encourager l’intégration régionale des marchés.

Mais au-delà des intentions, ce sont les mécanismes de mise en œuvre qui doivent changer : mieux planifier, mieux suivre, mieux évaluer, et surtout associer les acteurs de terrain — producteurs, entreprises agricoles, chercheurs, collectivités — à toutes les étapes. C’est à cette condition que les politiques agricoles deviendront des leviers puissants de transformation.

8. Enfin, si vous deviez formuler une ambition pour l’agriculture ivoirienne dans les 10 prochaines années, quelle serait-elle ?

J’espère et je suis engagée pour une agriculture ivoirienne qui soit productive, inclusive et stratégique. Une agriculture capable de nourrir dignement tous les Ivoiriens, avec des produits sains, accessibles, qui valorisent notre biodiversité et nos savoir-faire.

Je veux voir émerger un secteur agricole qui crée massivement des emplois décents, en particulier pour les jeunes et les femmes. Un secteur vivant, présent aussi bien dans les zones rurales que dans les villes, à travers la transformation, la distribution ou les services.

Je suis convaincue que renforcer notre souveraineté alimentaire passe par là : produire et transformer localement, réduire notre dépendance aux importations, rendre nos filières plus compétitives et plus attractives pour les investisseurs.

Ce n’est pas une utopie. C’est une vision claire, construite sur l’expérience, nourrie par l’engagement. Elle exige des choix politiques forts, des partenariats ambitieux, une meilleure gouvernance, mais aussi un changement de mentalité dans notre rapport à la terre, à l’alimentation, à la ruralité.

Et surtout, cette transformation ne peut se faire seule. Elle repose sur l’intelligence collective : celle des agriculteurs, des chercheurs, des décideurs, des entrepreneurs. L’agriculture est un pilier de notre société. Il est temps de la considérer comme telle.

Post by webmaster

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *